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Ripaille

 

 

 

Voici un petit trésor inédit, une savoureuse satire, une perle littéraire issue de la plume de Pernette ; plume légère mais incisive, trempée dans une encre acidulée, qui égratigne joyeusement les normands, leurs mœurs et leur vie sociale.

 

Soyez indulgente, Pernette, pour ces pauvres indigènes, qui en compensation de leur infortune native n’ont même pas le soleil , sans qui – pour paraphraser Chantecler - les choses, hélas pour eux, ne sont que ce qu’elles sont…

 

Mais j’ai eu, je l’avoue, beaucoup de plaisir à relire ces lignes.

 

 

________


 

 

 

 

 

 

 



LA FETE NORMANDE

 

 

 

 

 

 

 

                        Ce soir-là encore, la salle des fêtes drainait les populations; mais comble de malchance, ce soir-là, nous avions "choisi" de participer à ces réjouissantes agapes : il s'agissait en effet d'une "Soirée Normande" destinée à remplir les caisses des "Classes de découverte".

 

 

                        Débordant de bonne volonté, et parents d'élèves pour de nombreuses années encore, nous offrions notre soutien aux activités liées à l'école, bien que nous ne nous sentions guère attirés par les lointaines pentes neigeuses qu'il faut à tout prix faire découvrir aux petits campagnards. Cette générosité - quelque peu irréfléchie sans doute - nous valut, pour quelques heures, un plongeon vertigineux dans la Normandie la plus profonde.

 

 

                        Une dizaine de coiffes en fausse dentelle, une ou deux blouses et casquettes bleues aussi normandes que berrichonnes, et un petit rosé pour nous accueillir à l'arrivée : le décor est planté. Et la directrice de l'école, incontournable, voyant se presser deux cents personnes autour des verres, aborde son plus large sourire qui fait délicatement reluire ses pommettes déjà suintantes une demi-heure après le début des festivités.

 

 

                        En fait, cet apéritif qui nous a permis de saluer les connaissances, nous aurait largement suffit. Mais ce n'est pas nous qui fixons les règles du jeu, et il a fallu suivre le programme : chacun s'est retrouvé à table, à une place qu'il n'avait malheureusement pas choisie, et les voisins qui lui ont été imposés le sont pour de longues heures !

 

 

                        C'est ainsi que la face de batracien de Monsieur le Maire me sourira béatement une partie de la nuit, tandis que l'ancien facteur - aujourd'hui préposé au Comité des fêtes - observera d'un oeil vigilant durant tout le dîner le ballet des serveuses, l'inénarrable va-et-vient des assiettes sales, scrutant avec inquiétude la performance de la table roulante : le mois prochain, c'est lui qui orchestre le "Pot au feu" du Comité des fêtes: tout en restant sur place, il ne perd pas une miette du service.

 

 

                        Le boudin aux pommes n'est pas arrivé sur notre table que les sujets de conversation semblent épuisés. D'ailleurs, quel tour de force que d'entretenir un semblant de dialogue dans ce brouhaha opaque, propre à décourager les plus bavards !

 

 

                        Cela est en fait peut-être préférable, car ma voisine s'était d'emblée lancée sur les inconvénients que provoque le boudin sur son intestin - fragile, semble-t-il - et je me voyais mal passer en revue tous les symptômes et conséquences des troubles digestifs de la tablée entière.

 

 

                        Heureusement, le comité organisateur a pensé à tout, et connaissant l'exceptionnelle résonance de la salle des fêtes, pour épargner nos cordes vocales - mais non pas nos tympans - il a invité Michel Collin et son orchestre ! Ce n'est plus un dîner en musique, c'est une gogaille dans le vacarme !!

 

 

                        Les amateurs du genre se trémoussent déjà  sur la piste, tandis que les pauvres pigeons de notre espèce regardent discrètement leur montre. La valse s'achève; l'orchestre enchaîne avec un slow.

 

 

                        Le Conseiller Général a repoussé son assiette et observe d'un sourire las le frottement des danseurs : si ma présence ici m'étonne moi-même, la sienne suscite mon admiration et ma compassion, car ce genre de réjouissances - les élections sont proches ! - doit lui être tristement familier. Que penser d'un corps électoral qui mesure la valeur d'un conseiller général à sa présence au bal musette ?

 

 

                        Encore quelques mesures, et l'orchestre se calme pour faire place au plat suivant. L'ancienne postière se débat contre une cuisse de poule qui aurait volontiers séjourné plus longuement dans la marmite. Son voisin, quant à lui, ne s'embarrasse pas de telles difficultés, et dédaignant l'inox municipal, sort sans hésiter son couteau de poche qui viendra à bout de la volaille récalcitrante.

 

 

                        Vite, on échange quelques propos tonitruants sur la qualité du cidre, mais le temps qui nous était imparti pour manger le riz en sauce est écoulé, et l'orchestre réattaque de plus belle. Est-ce dû à la touffeur plus pesante, ou à l'excitation ambiante ? Il semble que la musique ait gagné quelques décibels pendant le plat de résistance.

 

 

                        De nouveau, on repousse les chaises en hâte, on rajuste prestement une chemise qui s'échappe et l'on se livre de nouveau aux joies de la danse. On a fait toilette. Ici, c'est un tailleur framboise qui ondule dans les bras d'un superbe moustachu ; là, un jeune hidalgo callipyge ne ménage pas les effets de fesses à chaque tournant de la piste. Les talons-aiguilles glissent sur le parquet ciré, les corsages pailletés miroitent  sous les ampoules blafardes de la salle des fêtes.

 

 

                        Dès que  le morceau s'achève, les convives restés à table jettent un regard anxieux vers la cuisine, mais une fois repris son souffle, l'accordéon attaque gaillardement une nouvelle mesure, et les couples se reforment sans perdre une minute. Les dames, dont le cavalier a fait faux-bond, n'hésitent pas à s'accoupler entre elles pour l'amour du rythme. Chacun vit la danse à sa façon: avec bonheur et simplicité, avec ostentation, enthousiasme ou gaieté. Il est même quelques couples qui se font un peu plus langoureux à chaque tour de piste, on attend avec une certaine angoisse le moment de l'assaut final…

 

 

                        Avalée la salade, expédié le huitième de camembert, place à la danse !!!  La musique est devenue assourdissante; on a oublié que le silence, quelque part, existait. Pour donner aux jeunes l'occasion d'exhiber enfin leurs talents, Michel Collin laisse momentanément ses partitions "classiques" et se lance dans le rock. La piste est aussitôt envahie par la fine fleur de la jeunesse valburgeoise et des environs, qui se trémousse à la cadence du saxo et du synthé.

 

 

                        Typiquement normand, l'orchestre  reprend les chansons de Jean-Jacques Goldman (trémolos compris) et autres stars du hit-parade. Crapoussins ou adolescents dégingandés oublient d'emblée le reste de la salle et se déchaînent au rythme de leurs "tubes" préférés.

 

 

                        Mais bientôt, cette fièvre gagne les aînés, qui s'essayent à leur tour, seuls ou en groupe, à ce numéro de contorsionnistes. Tant pis si une veste ou un gilet gongonne, les visages polychromes virent du nacarat à la garance, les auréoles des aisselles discrètement s'élargissent, et il nous semble rapidement jouer les rescapés d'un immense naufrage !!!

 

 

                        On a failli oublier les bourdins ! Vite, l'organisateur demande à l'orchestre de se taire, le temps du dessert. Les serveuses remettent en hâte leur coiffe chancelante pour la Photo de Presse, et la directrice, d'une main assurée, flambe les tartes normandes au calvados, tandis que le journaliste, qui a bien dû serrer un demi-millier de mains, se campe, bien en vue, à la croisée des éclairages, et d'un air impérial, observe "son" peuple.

 

                        Quelques bouteilles de champagne s'éparpillent sur les tables, on sert le café, le litre de goutte circule. C'est la dernière pause avant le déferlement de l'orchestre. Les "obligés", ayant accompli leur devoir et fini de dîner, peuvent enfin se retirer. Rien n'interrompra plus la danse sur le parquet devenu visqueux par la condensation, et la fête normande battra son plein jusqu'à quatre heures du matin !!!

 

 

 

 

 

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P
Décidément, cher Théodore, vous avez retrouvé des perles, et il semble que cela ne s'arrêtera jamais! Tout bien réfléchi, le tableau de la population valburgeoise n'a guère changé durant toutes ces années! Merci pour ces retrouvailles avec notre jeunesse; j'ai hâte d'en reparler avec vous, mais quand en aurons-nous le loisir ?
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