Ami lecteur,
Avec Pernette, nous partageons le même goût pour la villanelle, petit poème suranné dont la fraîcheur naïve nous paraît attendrissante. Le modèle en est bien sûr celle de Jean Passerat, qui voici plus de quatre siècles avait déjà perdu sa tourterelle… la voici, pour vous la remettre en mémoire :
J'ay perdu ma tourterelle,
Est-ce point elle que j'oy ?
Je veux aller après elle.
Tu regrettes ta femelle !
Hélas! aussy fay-je moy :
J'ay perdu ma tourterelle.
Si ton amour est fidèle,
Aussy est ferme ma foy :
Je veux aller après elle.
Ta plainte se renouvelle,
Toujours plaindre je me doy :
J'ay perdu ma tourterelle.
En ne voyant plus la belle,
Plus rien de beau je ne voy :
Je veux aller après elle.
Mort, que tant de fois j'appelle,
Prends ce qui se donne à toy :
J'ay perdu ma tourterelle,
Je veux aller après elle.
L’envie nous est venue, ayant deviné notre attirance commune pour cette forme de pensée, de nous inviter mutuellement à la manière de Passerat, à entrer dans un monde nouveau et enchanté… Pernette fit le premier pas :
Je vous invite au voyage,
Venez vite vous envoler
Sur mon tout petit nuage.
De ce morne paysage,
Hâtons-nous de décoller !
Je vous invite au voyage.
Ne prenons point de bagage,
Juste un manteau étoilé
Sur mon tout petit nuage.
J'ai planté là mon ménage,
Eteignez votre télé !
Je vous invite au voyage.
Je vous promets d'être sage,
De ne pas trop me saoûler
Sur mon tout petit nuage.
N'écoutez pas mon verbiage :
Malgré mon cerveau fêlé
Je vous invite au voyage.
Si nous gagons Anchorage
Nous aurons le nez gelé
Sur mon tout petit nuage.
Allons plutôt à Carthage,
Laissons le temps reculer;
Je vous invite au voyage.
Zut! Et je peste, et j'enrage,
J'ai perdu ma rime en lé
Sur mon tout petit nuage.
Pour fuir ce triste entourage
A l'esprit tout craquelé,
Je vous invite au voyage.
De ce rêve au bon roi mage
Demandons vite la clé
Sur mon tout petit nuage.
Car de cette douce image
Mon sommeil est constellé :
Je vous invite au voyage
Sur mon tout petit nuage.
Pour la nouvelle année, acceptez mon voyage
Et ne jugez pas mal ce projet audacieux
Que m'a soufflé sans doute un elfe malicieux
Mais embarquons tous deux sur mon petit nuage.
N'écoutons, cette fois, aucun mauvais présage
Qui voudrait nous priver d'un miracle joyeux,
Car nous suivrons l'ondine au pays merveilleux ;
Les Muses porteront notre unique bagage.
Libérés des regards, des viles suspicions,
Abandonnons le monde et ses basses pulsions !
Est-il permis de croire qu'il est une planète
Au delà de ce ciel aux si tristes couleurs,
Où nous pourrons et rire et chanter à tue-tête
Et chuchoter enfin ce qui pèse en nos coeurs...
La réponse de Théodore, en retour, ne se fit point attendre ; et à Pernette il adressa, avec un sourire, son invitation au voyage :
INVITATION AU VOYAGE
Je vous invite au voyage,
Partons pour nous envoler
Sur mon tout petit nuage.
Ne restons pas davantage,
Nos âmes vont s'étioler,
Je vous invite au voyage.
Blanc et doux comme un plumage,
Du monde on est isolé
Sur mon tout petit nuage.
En tendre vagabondage,
Plein d'humour échevelé,
Je vous invite au voyage.
Sans craindre le commérage,
Enfin nous pourrons parler
Sur mon tout petit nuage.
Quand l'amitié se partage,
On ne peut être troublé…
Je vous invite au voyage.
Or donc, point de badinage,
Serrons-nous sans nous frôler
Sur mon tout petit nuage.
Nous irons sous le feuillage
Où court le faune affolé…
Je vous invite au voyage.
Nous frôlerons au passage
L'or mouvant des champs de blé,
Sur mon tout petit nuage.
Sur quelque lointain rivage
Seuls sous un ciel étoilé,
Je vous invite au voyage…
Je vous dirai le langage
Du firmament constellé,
Sur mon tout petit nuage.
Nous goûterons sur la plage
L'air pur et le vent salé…
Je vous invite au voyage.
Il n'est de jungle sauvage
Où nous ne pourrons aller
Sur mon tout petit nuage.
Mais le plus beau paysage,
C'est mon asile inviolé,
Je vous invite au voyage,
Venez voir mon ermitage,
Mon jardin dissimulé
Sur mon tout petit nuage.
Je vous montre le passage
Nul n'y est encore allé,
Je vous invite au voyage.
Là, dès la fleur de mon âge
J'allais triste m'esseuler,
Sur mon tout petit nuage.
J'y viens en pélerinage
Et pour vous le dévoiler,
Je vous invite au voyage.
De mes rêves d'enfant sage
Je ne veux rien vous celer,
Sur mon tout petit nuage.
Avec moi tournez la page
Du rire au chagrin mêlé…
Je vous invite au voyage.
Les jours gris, les jours d'orage,
Vous saurez me consoler,
Sur mon tout petit nuage,
Par quelque rime volage
Qui viendra m'ensorceler.
Je vous invite au voyage…
J'aime votre enfantillage,
Poête au cerveau fêlé,
Sur mon tout petit nuage.
Dites-moi le coquillage,
La rose ou le narghilé…
Je vous invite au voyage.
Votre gentil babillage
Berce mon coeur désolé,
Sur mon tout petit nuage,
Quand je n'ai plus de courage,
Que mes larmes vont perler,
Je vous invite au voyage,
Montez vite à l'abordage,
Et venez vous installer
Sur mon tout petit nuage.
Même si c'est un mirage,
Au risque de me brûler,
Je vous invite au voyage
Sur mon tout petit nuage.
Vous avez bien voulu m'inviter au voyage
Et je n'ai pas trouvé votre geste audacieux,
Au contraire, assorti d'un clin d'oeil malicieux,
Il m'entraîne, charmé, sur ce petit nuage.
D'une franche gaieté comme un heureux présage,
Votre rire m'incite à m'embarquer joyeux,
Ensemble nous vivrons des moments merveilleux,
Partons vifs et légers sans le moindre bagage.
Balayons les pudeurs, craintes et suspicions
Qui brisent nos élans et nos saines pulsions,
Enfin libres, fuyons vers une autre planète.
Et sur notre arc-en-ciel aux magiques couleurs,
L'un pour l'autre cueillons, en tendre tête à tête,
Les roses qu'en secret dissimulent nos coeurs.
Et nous laisserons à Pernette le mot de la fin :
FORCEPS
Je chante une villanelle
Mais personne ne l'entend
Ma petite ritournelle.
On me dit que n'est point belle
Ni savante, mais pourtant
Je chante une villanelle.
Cramponnée à ce modèle
Je me ronge, regrettant
Ma petite ritournelle.
Las, que la vie est cruelle !
On m'a ravi mes vingt an(s) ;
Je chante une villanelle.
Je chante sans violoncelle,
A voix basse, en hésitant,
Ma petite ritournelle.
A ce labeur je m'attelle
Car l'Ami ce soir m'attend ;
Je chante une villanelle,
Ma petite ritournelle.
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