Ami lecteur,
Pour inaugurer ce blog, je ne pouvais manquer de commencer par cet admirable sonnet dédié à Saint Michel, fruit exemplaire d’une coopération heureuse, fructueuse et tumultueuse.
SOIR
Longtemps les pèlerins ont arpenté la grève,
Cheminant sur le sable et le noir goémon
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Et priant, jusqu'au soir, sans repos et sans trève.
Enfin, devant leurs yeux émerveillés s'élève
La roche consacrée au vainqueur du Démon;
Saint-Michel, glorieux, à la pointe du Mont
Offre aux feux du couchant la flamme de son glaive.
Le ciel de pourpre et d'or, où le soleil s'enfuit,
Fait miroiter la mer aux marches de la nuit.
Le jour hésite et tremble, en un silence étrange,
Tout se fige et se tait. Même les grands oiseaux
Ont suspendu leur vol quand l'ombre de l'Archange
Descend, majestueuse, et plane sur les eaux.
Les auteurs, Pernette et Théodore, ont été longuement fascinés par l’image obsédante de ces pélerins fatigués, cheminant péniblement vers le Mont, soutenus par leur foi granitique, pieds alourdis par le limon et chatouillés par le goémon, mais le cœur vibrant d’espérance. D’où une méditation poétique et féconde, dont voici quelques éléments d’archives, richement évocatrice des souffrances matérielles et spirituelles de ces pauvres pélerins :
VARIATIONS SUR UN PÉLERINAGE
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève,
Cheminant avec peine entre sable et goémon
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Et priant, jusqu'au soir, sans repos et sans trève.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Emplissant d'air marin et salé leur poumon,
Et priant, jusqu'au soir, sans repos et sans trève.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon ;
Dépourvus de grand-voile autant que d'artimon,
Ils n'ont que leurs deux pieds pour cheminer sans trève.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Ils ont foulé le sable, écrasé le goémon,
Et priant, jusqu'au soir, sans repos et sans trève.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon ;
Dans l'espoir de guérir leur douloureux phlegmon
Ils prient jusques au soir sans repos et sans trève.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Ils rêvent en marchant de pêcher un saumon
Pour le dîner du soir, mais ce n'est qu'un doux rêve...
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève,
Cheminant à travers le sable et le goémon
Vers l'église où le soir les attend le sermon :
La Passion du Christ, le premier péché d'Eve.
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève,
Cheminant sur le sable encombré de goémon ;
Toute faune est enfuie, et même l'ichneumon
A déserté ces lieux n'y trouvant point de sève...
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Ils ne savent point l'heure, et l'antique gnomon
Leur indique surtout que la nuit sera brève
Longtemps les pélerins ont arpenté la grève,
Priant tant Saint Michel qu'André, Jude et Simon,
Qu'ils n'oublient pas là-haut ce pauvre gars Raymond
Qu'a cinq mioches à nourrir... et l'usine est en grève !
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
Cheminant avec peine entre sable et goémon
De leur pas fatigué qu'alourdit le limon,
Et priant, jusqu'au soir, sans repos et sans trève.
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
De leurs pas fatigués labourant le limon,
Semblant d'une charrue étreindre le timon
Pour creuser le sillon où poussera la fève.
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
Chantant malgré leurs pieds alourdis de limon
Les cantiques anciens du bon Roi Salomon,
Hymne de trois mille ans qui jamais ne s'achève.
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
Et plus d'un se disait en foulant le limon
Ah vivement ce soir que je puisse ôter mon
Godillot, oui avant qu'une ampoule ne crève.
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
Affamés et rêvant d'un frais jus de limon,
De choucroute garnie et d'exquis giraumon,
Dont l'envie assaillait leur estomac sans trève.
Le pélerin, longtemps, a marché sur la grève,
Courbé sous le péché, l'âme dans le limon,
Il porte son fardeau, en vivant télamon,
Aux pieds de Saint-Michel qui toute faute enlève.
Les pélerins, longtemps, ont arpenté la grève,
Leur foi pure est d'airain, nul touriste mormon,
Nul sectateur de Baal, nul disciple d'Amon
Ne trouble l'oraison qui vers le ciel s'élève.
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NB : nos archivistes ont retrouvés sur un fragment de parchemin ces quelques vers anonymes et d’interprétation difficile, que je joins cependant à cette étude en raison d’une certaine affinité de rimes. Il s’agit d’un texte obscur ; le lecteur jugera de lui-même…
DÉMON
Depuis longtemps déjà elle arpente mon rêve ;
J'ai la tête confuse et pleine de limon,*
Son image m'obsède; est-elle ange ou démon,
Pour me troubler ainsi sans repos et sans trêve?
(* et grosse comme un giraumon !)